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John Maynard Keynes (1883-1946) : Ce dandy a révolutionné le rôle de l’Etat. La situation devient sérieuse lorsque l’entreprise n’est plus qu’une bulle d’air dans le tourbillon spéculatif », s’inquiétait cet adversaire du laisser-faire. Pour y remédier, il ne voyait qu’une solution : une action gouvernementale forte.

SA VIE : John Maynard Keynes naît en 1883 à Cambridge, où son père enseigne l’économie, tandis que sa mère, une des premières diplômées de l’université, milite pour la cause féministe. Le jeune Maynard reçoit une éducation soignée mais non-conformiste. De 1897 à 1902, il poursuit ses études à Eton, la célèbre Public School, haut lieu de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie britannique, où il se distingue particulèrement en mathématiques. Les quatre années suivantes, c’est au King’s College de Cambridge qu’il planche. Il fréquente alors la mouvance du parti libéral. En Septembre 1906, il est reçu au concours national de l’administration. Affecté au bureau des affaires indiennes, où le travail n’est pas très prenant, il passe une bonne partie de son temps à rédiger une thèse sur les probabilités. Membre de la Royal Economic Society, il démissionne des affaires indiennes en 1908 et devient enseignant au King’s College ; il soutient sa thèse en 1909 et décroche une chaire en 1913.

Parallèlement, Keynes entame une carrière journalistique et devient en 1911 éditeur et rédacteur en chef de « The Economist Journal». Il se met en ménage avec le peintre Duncan Grant dans le quartier de Bloomsburry et fréquente un groupe artistique qui se compose de romanciers (dont Virginia Woolf), de peintre et de critiques littéraires et artistiques, presque tous issus de Cambridge (pour les hommes) et liés par des liens fraternels ou amoureux. « L’objectif majeur de la vie était l’amour, la création et la jouissance de l’expérience esthétique, et la poursuite de la connaissance. De tous ceux-ci, l’amour venait de loin en premier », dira Keynes en 1938. Journaliste, esthète, professeur d’université, Maynard revient ensuite au service de la Couronne. Inspecteur royal des finances, il participe jusqu’en 1914 à la commission sur la monnaie et les finances indiennes.

Durant la première guerre mondiale, il est haut fonctionnaire du Trésor. A ce titre, après avoir géré les soubresauts de la livre au moment de la suspension de l’étalon-or, il participe à la préparation du traité de Versailles en tant qu’expert de la commission d’approvisionnement et suit de près la question des réparations que les vainqueurs veulent demander à l’Allemagne. Il cherche alors à démontrer au Premier Ministre Britannique Lloyd George que contrairement à ce que souhaitent les français, il faut pas asphyxier les vaincus par des indemnités de guerre et des réparations trop élevées, qui les mettront à genoux et seront les ferments de nouvelles tensions en Europe. Face à l’hostilité de Clémenceau, il ne parvient pas à faire entendre ses arguments. De guerre lasse, il démissionne un mois avant la signature du traité et publie en 1919 « Les conséquences économiques de la paix ». Ce livre prémonitoire, qui annonce une guerre future, devient rapidement un best-seller international, qui apporte à Keynes la célébrité et de juteux droits d’auteur. Chroniqueur de luxe au « Manchester Guardian », il se lance alors dans la spéculation, sur le marché des changes, puis en bourse. Malgré quelques ratés, il acquiert ainsi une connaissance pratique de la finance et amasse un pactole suffisant pour enrichir sa collection de tableaux et subventionner de jeunes artistes.

Dans les années 1920, il est nommé président de la National Mutual Life Insurance Company et siège au conseil d’administration de plusieurs sociétés d’assurance et d’investissements. Sa fortune étant assurée, Keynes achète l’hebdomadaire « The Nation », qui devient le moyen d’expression du groupe de Bloomsburry et, en 1925, il se marie avec la ballerine actrice Lydia Lopokova. 

Au début de la Grande Dépression, Keynes s’inscrit encore dans la tradition économique classique, mais saisit parfaitement la nouveauté et la gravité de cette crise. En 1931, il lance un appel aux ménagères « patriotes » à dépenser plus pour relancer la demande et applaudit à la dévaluation de la livre. Enthousiasmé par l’élection de Franklin D.Roosevelt et les perspectives du New Deal, il se rend aux Etats-Unis pour rencontrer le président, mais ne réussit pas à le convaincre de se lancer dans une véritable politique de grands travaux et d’investissements. Cees deux thèmes sont en effet devenus les marottes de Keynes. Epaulé par un de ses proches collaborateurs, Richard Kahn, il démontre « l’effet multiplicateur » des dépenses publiques sur l’emploi.

Toutefois, c’est en 1936 que Keynes frappe un grand coup avec la publication de la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », qui connaît de multiples éditions, traductions et commentaires, souvent hostiles. Mais cette somme fait de lui l’économiste britannique le plus influent. Avec la seconde guerre mondiale, Keynes s’affirme comme le principal conseiller du gouvernement de Sa Majesté en matière économique et financière. En 1940, il est nommé membre du conseil consultatif du Chancelier de l’échiquier chargé d’organiser le financement de la guerre et, l’année suivante, il devient l’un des directeurs de la banque d’Angleterre ; Anobli par le roi George VI sous le titre de baron Keynes of Tilton, il siège à la Chambre des lords avec les libéraux. En 1944, il mène la délégation britannique à la conférence de Bretton Woods, qu’il a préparée avec le secrétaire américain au Trésor, Harry White. Il veut à tout prix débarasser le monde de l’étalon-or, cette « relique barbare », mais son plan prévoyant la stabilité des taux de change grâce à la création d’une monnaie mondiale, appelée « Bancor », est rejetée au profit d’une parité or-dollar. Il obtient toutefois la création de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, qui deviendra plus tard le Banque Mondiale. En reconnaissance, des services rendus, Keynes est nommé gouverneur du FMI et de la BIRD, mais ces deux institutions sont placées symboliquement sous la tutelle des Etats-Unis. Au cours de l’année 1945, il négocie l’assistance et les prêts américains au Royaume Unis. L’année suivante, il est reçu docteur honoris causa en Sorbonne et organise la réouverture de Covent Garden. Son décès en 1946, d’une crise cardiaque coïncide, paradoxalement avec le triomphe de sa pensée.

SES THEORIES : En janvier 1935 dans une lettre à Virginia Woolf, Keynes annonce en toute modestie qu’il va « révolutionner la pensée économique ». Et il a raison. La « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » attaque de front les économistes classiques. Ces derniers pensaient les mécanismes économiques à partir des comportements individuels (épargne, consommation) ou de ceux des entreprises (investissements, organisation du travail), alors que l’analyse macroéconomique de Keynes considère le système dans son ensemble, fruit de multiples interactions entre les agrégats monétaires, fiscaux, sociaux etc. Keynes conteste la loi des débouchés de Jean-Baptiste Say, qui voudrait que l’offre crée la demande. Il révèle l’inadéquation entre les revenus distribués et la dépense de ces revenus : pour lui, l’épargne, qui est un renoncement à la consommation, remet en cause la loi de Say. En clair, surtout en période de sous-emploi, l’épargne contribue à stériliser l’activité car les consommateurs réduisent d’autant leurs dépenses et les industriels leurs investissements. Puis ils licencient, ce qui entraine un recul de la consommation. « Si un surplus important des chômeurs est déjà disponible, le fait d’épargner aura seulement pour conséquence d’ajouter à ce surplus et donc d’accroître le nombre de chômeur. En outre, tout homme mis au chômage de cette manière ou pour toute autre raison verra s’amenuiser son pouvoir d’achat et provoquera, à son tour, un chômage accru parmi les travailleurs qui auraient produit ce qu’il n’a plus les moyens d’acheter. Et c’est ainsi que la situation ne cesse d’empirer en un cercle vicieux. » C’est donc la demande qui crée l’offre, et non l’inverse ; et c’est elle qu’il faut susciter pour remédier à la dépression.

Keynes remet ensuite en cause la neutralité de la monnaie et la théorie des taux d’intérêt. Le taux d’intérêt, considéré par les classiques comme le prix ou le loyer de l’argent, est plutôt pour Keynes une prime offerte aux épargnants pour qu’ils acceptent d’investir leurs réserves monétaires et de se priver ainsi de liquidités. Le maintien des taux d’intérêt à un faible niveau a plusieurs avantages en période de dépression : il n’incite pas à l’épargne, donc il favorise la consommation, le faible coût des emprunts incitant les entreprises à investir, et il pénalise les rentiers, que Keynes veut tout bonnement « euthanasier » pour le bien de l’économie. Il jette enfin une dernière pierre dans le jardin de Smith et Say en soutenant que la monnaie n’est pas neutre. Selon lui, la création monétaire en période de récession permet d’accroître les liquidités et, conjuguée à un faible taux d’intérêt, d’inciter à la consommation et à l’investissement.

Mais c’est par la remise en cause de la théorie classique du chômage que Keynes apparaît comme l’économiste le plus soucieux des maux de son temps. Chez Ricardo, le travail est une marchandise comme les autres, dont le coût (les salaires) varie en fonction de l’offre des travailleurs et de la demande des entreprises. La libre concurrence entre travailleurs permet de faire baisser le prix du travail quand l’offre est excédentaire, ce qui fait remonter les profits et conduit à l’investissement, donc à la relance. Pour Keynes, au contraire, la baisse des rémunérations ne peut qu’augmenter le chômage, car les prix des produits sont moins élastiques que les salaires, ce qui engendre une perte de pouvoir d’achat, et donc une aggravation du chômage à cause de la chute de la consommation. En outre Keynes s’insurge contre l’idée des classiques selon laquelle le chômage serait lié au refus des salariés de travailler à un prix donné. « Il n’est pas plausible d’affirmer, écrit-il que le chômage aux Etats-Unis en 1932 ait été dû soit à la résistance opiniâtre de la main d’œuvre à la baisse des salaires nominaux, soit à la volonté irréductible d’obtenir un salaire réel supérieur à celui que le rendement de la machine économique pouvait lui procurer. » Libéral et dandy, Keynes s’intéresse aux travailleurs parce qu’il considère que le capitalisme court à sa perte s’il continue à laisser la libre concurrence et les marchés régir l’économie. S’il s’éloigne des classiques qui stigmatisaient la pauvreté au motif qu’elle serait de la responsabilité des pauvres, il n’adopte pas non plus le point de vue marxiste qui veut subvertir l’ordre capitaliste. Keynes est un bourgeois libéral, il veut juste donner plus d’efficacité au système. Son cri de ralliement pourrait ressembler à : « Capitalistes, enrichissez-vous en prenant en compte les problèmes des pauvres et en acceptant l’intervention de l’Etat. »

Pour Keynes, c’est la demande effective et le volume de consommation qui déterminent le niveau d’investissement des entreprises. Et lorsque la consommation et l’investissement sont défaillants, il faut donc « relancer la demande par une vigoureuse action gouvernementale : « En ce qui concerne la propension à consommer, l’Etat sera conduit à exercer sur elle une influence directrice par sa politique fiscale, par la détermination des taux d’intérêt, et peut-être aussi par d’autres moyens. Aussi pensons-nous qu’une assez large socialisation de l’investissement s’avérera le seul moyen d’assurer approximativement le plein emploi ». L’Etat ne doit pas craindre d’intervenir à contre cycle. Et tant pis si sa politique fiscale et ses dépenses généreuses creusent le déficit budgétaire : c’est le prix à payer. Keynes préconise ainsi, outre une politique de grands travaux, l’accroissement des budgets de l’éducation et de la santé. Avec lui, le Welfare State, élaboré par William Beveridge en 1942, trouve son grand architecte. Dévaluation, faible taux d’intérêt, dépenses d’infrastructures, investissements d’avenir, telles sont les médecines du bon docteur Keynes.

Ses recettes ont permis de mettre l’Europe, l’Amérique et le Japon sur l’orbitre des « Trente Glorieuses ». Cependant, elles ont trop souvent été réduites à la relance de la consommation par le déficit budgétaire, au financement par l’Etat de secteurs déficitaires, à l’embauche de fonctionnaires ou à la création d’emplois aidés. Or Keynes insistait sur deux points : le diagnostic qu’il posait valait pour la Grande Dépression et pour éviter le retour d’une semblable tragédie aux conséquences désastreuses, ces mesures devaient s’accompagner d’un effort de régulation, au niveau national et international. La relance par le déficit ne peut qu’être contre-productive, disait-il, en l’absence d’un cadre réglementaire partagé par tous. Le risque est alors de voir resurgir une concurrence sauvage, facteur structurel de crises majeures. La dérégulation mondiale entamée dans les années 1980 sous Reagan et Thatcher a certes permis d’en finir avec l’URSS, mais elle a plongé le monde dans une « économie casino » dont les manifestations ne se sont fait sentir qu’à partir de 2007.

La « Théorie générale » de Keynes rencontra en son temps une violente opposition de la part des marxistes et plus encore des conservateurs. Les marxistes considèrent en effet que les crises, les krachs et les dépressions justifient la condamnation du système capitaliste ; ils ne peuvent accepter une argumentation qui vise à mettre fin à cette instabilité sans remettre en cause le système lui-même. Car le but de Keynes n’est pas de reverser la machine capitaliste, mais de la faire fonctionner mieux, si possible sans à-coups. Contrairement à ce que prétendent certains jugements rapides sur lui, l’Anglais n’est pas un apôtre de la redistribution et du partage. Il considère seulement que ce sont des instruments utiles dans l’objectif de stabilisation macroéconomique, pour prévenir ou anticiper les crises. C’en est déjà trop aux yeux des partis conservateurs et des économistes libéraux, qui concentreront sur lui les attaques les plus violentes. Les premiers, porte-parole d’une Angleterre et d’une Amérique bien-pensantes, s’attaquent à l’homme, artiste, dandy, homosexuel et membre d’un groupe d’intellectuels anticonformistes. Les seconds, au rang desquelles on compte notamment Joseph Schumpeter et Friedrich Hayek, voient en Keynes celui qui fait s’écrouler les théories du laisser-faire, de la libre concurrence et des marchés autorégulateurs, et qui légitiment l’intervention de l’Etat dans l’économie. Ils n’auront de cesse de le vilipender.

SON ACTUALITE : « L’idée de la toute-puissance du marché qui ne devrait être contrarié par aucune intervention politique, […] était une idée folle. L’idée que les marchés ont toujours raison est une folie », proclame Nicolas Sarkozy le 25 Septembre 2008 à Toulon. Les keynésiens n’en reviennent pas, mais ils sont en passe de prendre leur revanche. Depuis le début de la crise financière, les propositions keynésiennes sur la perversion des marchés financiers enfermés dans leur bulle spéculative, sur la régulation nécessaire des marchés, sur le besoin d’Etat et de coordination supranational ont subitement retrouvé des couleurs. Bien avant Tobin, Keynes avait proposé de taxer les transactions spéculatives : « La création d’une lourde taxe d’Etat frappant toutes les transactions se révélerait peut-être la plus salutaire des mesures permettant d’atténuer la prédominance de la spéculation sur l’entreprise. » Le hic, et ce n’est pas tant la faute de Keynes que de certains de ses héritiers, c’est d’avoir fait croire que l’augmentation de la dépense publique suffit à elle seule aujourd’hui à relancer la croissance. La gestion calamiteuse de la crise grecque par l’Allemagne montre bien que l’Europe ne peut faire l’économie de la création de monnaie, voire de la dévalorisation de l’euro, le problème actuel n’étant pas de créer de l’inflation – la faille majeure de la théorie de Keynes – mais d’entrer dans une spirale déflationniste. Angela Merkel n’est certes pas keynésienne.

 

LE BILAN MITIGE DU PLAN KEYNESIEN « A LA FRANCAISE ».

Présenté le 4 Décembre 2008 à Douai par Nicolas Sarkozy, le plan de relance de l’économie française, de nature foncièrement keynésienne, visait à stimuler la croissance et l’activité. Son montant global de quelque 26 milliards d’euros se répartissait comme suit : 11,6 milliards de cadeaux fiscaux aux entreprises , 10,5 milliards d’investissements publics à la charge de l’Etat, des grandes entreprises publiques et des collectivités territoriales, 2 milliards de crédits de soutien au logement et au secteur automobile, et 2 milliards d’aides à l’emploi et aux ménages les plus modestes. En Juillet 2010, la Cour des comptes a fait le bilan de ce grand effort national. Elle a d’abord réévalué la note finale à 34 milliards sur deux ans. Puis, mi-chèvre, mi-chou, elle a pris acte d’une « gestion efficace » de la mission et d’ une « exécution globalement correcte des crédits » tout en reconnaissant que « certaines entorses » avaient été faites au schéma initial.